Bidoche – Le livre


Cracheur dans la soupe
20 octobre 2009, 18:49
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Il n’est pas de bon ton de se plaindre des médias. Il est même jugé indispensable de se féliciter de toutes les recensions que nos admirables journalistes accordent à un livre. Oui mais moi, je suis moi. Et même si je ne suis nullement en colère, je dois reconnaître que je suis comme fâché contre Télérama.

Qui ne lit ce grand journal culturel ? Mais telle n’est pas la question du jour. Ce mardi, j’ai envie de vous dire sans gêne que l’article titré finement Les pets de vaches vont-ils nous tuer ? (ici) m’a déplu. Il s’agit d’une double page présentée comme un débat sur l’industrie de la viande. La seule raison pour laquelle ces deux pages sont publiées est la parution de mon livre, Bidoche. Mais curieusement, je dois le dire, la journaliste qui signe le texte n’a même pas pris soin de m’appeler pour avoir mon avis.

Singulière méthode ? Singulière, en effet. Le plus curieux n’est pas là. Cette consœur n’a visiblement pas lu une ligne de mon livre. C’est du moins ce que je veux croire, car elle écrit, avec un art consommé de la perfidie : « Rien de très nouveau sous la plume de Nicolino. Une poignée de livres fondateurs et quelques documentaires avaient déjà exposé l’absurdité et l’horreur de l’industrie de la bidoche ». Cela, je suis désolé d’insister, non. On peut, on doit même critiquer mon travail. On peut même – pourquoi pas ? – le juger mauvais, si l’on explique en quoi. Mais affirmer qu’il n’y a rien de nouveau dedans est une baliverne. Une ineptie qui doit bien avoir quelque cause que je préfère ne pas connaître.

Car mon livre contient à 80 % des informations qui n’ont jamais été publiées. Pour la raison simple qu’il m’a fallu enquêter, lire, documenter, réfléchir, assembler, présenter. Je raconte une histoire que personne ne connaissait, à commencer par l’aimable consœur de Télérama. Faite de bruit et de fureur, mais dont j’affirme qu’elle signifie quelque chose, ô combien.

Après avoir vidé ce qui ressemble fort à de la bile, je vais vous étonner sans doute. Et nul ne sera bien entendu obligé de me croire : fondamentalement, je m’en fous. C’est désagréable, sinon je n’aurais bien sûr rien écrit sur ce si mauvais papier, mais la partie la plus charnue, la plus goûteuse, la plus vivante de moi se moque éperdument d’épisodes aussi dérisoires que ridicules. Cela m’aura énervé quelques minutes, et pas plus. Bah !

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Une émission particulière
14 octobre 2009, 16:22
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Nous sommes mercredi 14 octobre, dans l’après-midi. Ce matin, de 10 heures à 11 heures, j’étais sur France-Inter, dans l’émission Service Public. Et je dois avouer que ce n’était pas facile. Isabelle Giordano est bien gentille, mais j’aurais préféré qu’elle lise quand même un peu mon livre. Ce qu’elle n’avait visiblement pas fait. Il n’y a rien de plus facile que de tenir un débat de cette sorte et de faire passer quiconque pour le partisan de service. Ce quiconque, ce fut donc moi.

Tout était organisé de manière à induire cette perception chez l’auditeur. Thierry Coste, mon contradicteur, pourtant lobbyiste professionnel de l’industrie de la viande, était présenté comme un ancien éleveur. Les premières interventions au téléphone étaient celles d’adversaires très acharnés de mon point de vue, alors que plus de 90 % des réactions au téléphone ou par mail me soutenaient au contraire. Enfin, le choix d’une microscopique association de défense des animaux, indéfendable, permettait d’amalgamer défenseurs assumés des animaux – j’en suis – et grands délirants.

Moi, je n’ai jamais caché que je suis un écologiste, inquiet, très inquiet de la dégradation des écosystèmes naturels. Mais en ce cas, Isabelle Giordano aurait dû admettre cette évidence que mon livre – ce qu’elle en imagine – la dérangeait profondément. Et qu’elle se montrait clairement de parti pris. Ainsi vont les choses, qui sont tout de même loin d’être graves. Mais désagréables, oui, je peux vous le dire. Désagréables.

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Une victoire à la Pyrrhus, comme d’habitude ? (Greenpeace en Amazonie)
12 octobre 2009, 11:14
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Un peu d’histoire ne saurait trop nous faire de mal. Pyrrhus 1er – Pyrrhos chez les Grecs – gagnait ses batailles tout en les perdant. Vers 280 avant Jésus, il réussit l’exploit de vaincre à deux reprises les légions romaines, qui dominaient, de loin, toute la région, mais au prix de pertes épouvantables. Au point qu’on lui prêta par la suite un mot célèbre : « Si nous devons remporter une autre victoire sur les Romains, nous sommes perdus ». Depuis, une victoire à la Pyrrhus est une histoire incertaine et douteuse.

Et maintenant, place à la bidoche. Greenpeace crie victoire, victoire, victoire (ici) ! L’association écologiste, après une bataille d’opinion fort bien menée, a convaincu quatre entreprises de très grande taille, spécialisées dans la vente de viande et de cuir de ne plus se fournir « auprès d’élevages brésiliens établis sur des terrains issus de la déforestation ».

Ces entreprises s’appellent Bertin , premier exportateur de cuir dans le monde. JBS-Friboi, premier producteur mondial de viande bovine. Minerva et Marfrig, un peu moins puissantes. Greenpeace se félicite de dix années de travail sur le terrain, à juste titre. Le rapport sur la déforestation en Amazonie (ici) que l’association a publié en juin 2009, a créé les conditions d’un vrai débat, certes limité à quelques cercles, mais dont les effets n’auront donc pas manqué.

On verra. Bien sûr, on verra. Mais le malheur est que l’on n’a jamais cessé de voir. D’année en année, en France ou en Allemagne, aux États-Unis ou au Danemark, des entreprises prennent de vertueux engagements, sous la pression. Un jour, on n’importe plus de bois tropical. Un jour, on arrête d’exporter des déchets toxiques. Un jour, on lance le 250ème appel pour la sauvegarde de la Méditerranée. Mais pour finir, la vaste machine à détruire poursuit sa route.

Je souhaite vivement que Greenpeace ait raison. Mais je suis sceptique. Trop ?

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L’Inra et George Santayana
8 octobre 2009, 14:21
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Ah ! comme ce monde est étrange. Hier, 7 octobre 2009, conférence de presse à Paris de l’Inra et du Cirad, deux organismes associés – c’est un fait, pas même une condamnation – au développement de l’agriculture industrielle (ici). Sous la présidence de Marion Guillou, patronne de l’Inra. Sujet : comment nourrir 9 milliards d’humains en 2050. Oui, c’est une bonne question. Et un colloque des mêmes est prévu demain à Montpellier, pour montrer, si besoin était, que les grands organismes de recherche publique, en France, s’intéressent au sort de l’humanité (ici).

Et la suite ? Mais quelle suite ? Le philosophe espagnol George Santayana, ou si vous préférez Jorge Agustín Nicolás Ruiz de Santayana y Borrás, a écrit un jour une phrase qui me hante depuis quarante ans. Comme j’en ai 54, je puis dire que j’étais jeune. Mais la phrase est forte : « Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre ». S’il est une chose certaine, c’est que l’Inra, acteur majeur de l’industrialisation de la viande en France, depuis sa naissance en 1946, ne se souvient pas de son passé. J’ai eu l’occasion un jour d’interroger Marion Guillou sur l’un de ses plus illustres prédécesseurs, Jean Bustarret. Elle en ignorait tout.

Quant à ce colloque de demain, deux mots suffiront. L’Inra et le Cirad ont écrit deux scénarios pour 2050. Si l’on continue notamment à manger autant de viande, cela ira mal. Si l’on diminue notre consommation imbécile, ruineuse et même désastreuse, cela ira mieux. On peut préférer la lecture de mon livre. L’Inra tente de gagner sur les deux terrains. En aidant des entreprises high tech à « fabriquer » des animaux de plus en plus chimériques. Et en redorant son blason devant une opinion qui commence sérieusement à se cabrer. J’ai dans l’idée que ce grand écart se terminera par une chute. Mais qui restera debout ?

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Où est passée la contradiction (bis) ?
8 octobre 2009, 09:50
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Je suis désolé, mais ces jours-ci, j’ai le plus grand mal à écrire ici, faute de temps. Le site d’information en ligne Novethic, que vous connaissez peut-être, a mis en ligne un entretien qui me convient parfaitement (ici). Et hier, j’ai en effet participé à l’émission Ligne Jaune (Arrêts sur images, la chaîne du net créée par Daniel Schneidermann), présentée par Guy Birenbaum. Je ne connaissais cet homme que par raccroc, au travers de ses pitreries – souvent drôles – sur le net, et de son métier d’éditeur.

Il s’est montré très agréable. Nous étions trois sur le plateau, outre lui. L’avocate de l’association de protection animale L214, Caroline Lanty, Thierry Coste et moi-même. Coste est un lobbyiste assumé, créateur du comité Noé, qui rassemble tout ce qui compte dans le domaine de la chasse, de l’agriculture industrielle, de l’élevage intensif, de la corrida, du piégeage et déterrage des blaireaux, etc. Il est, lui aussi, très sympathique, ce qui doit grandement l’aider dans son noble métier. Pourquoi ce comité ? Comme je l’explique dans mon livre, ces chers compagnons d’eux-mêmes craignent comme la peste la montée en puissance des préoccupations dites de « bien-être animal ». À Bruxelles, où s’exerce la pression de pays du nord européen, plus favorables que la France à l’animal, se concoctent des directives – lois – qui pourraient modifier la donne industrielle de la bidoche.

En clair, Coste et ses amis ont la trouille de perdre du fric. Cela se comprend, car c’est ce qui va arriver. À part cela, sachez que nombre de personnes invitées à débattre avec moi se déballonnent. Je cherche un autre mot, je ne trouve pas. L’équipe de Schneidermann avait invité hier Serge Michels, ancien responsable des tests à l’UFC-Que Choisir, devenu patron d’une agence de com’ et d’influence au service de l’industrie de la bouffe et de la viande réunies, Protéines. Protéines, mazette, quelle trouvaille !

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Arrêt sur images
7 octobre 2009, 07:10
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Je n’ai simplement pas le temps de dire plus que trois mots. Cet après-midi, à partir de 15h30 et pour une heure, je participe à une émission filmée et diffusée sur le net, dans le cadre du site créé par Daniel Schneidermann, Arrêt sur images. Je pense que ce sera swing, car il y aura le lobbyiste professionnel de la chasse et de la bidoche, Thierry Coste. Quant à l’adresse, désolé, mais je ne l’ai pas sous la main. Je crains qu’il ne faille être abonné, mais je vous raconterai.

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Où est passée la contradiction ?
5 octobre 2009, 20:38
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Les quelques mots qui suivent ne sont pas de la provocation. Mais une sorte d’information, oui, certainement. Depuis que le livre Bidoche est sorti, il y a cinq jours, diverses émissions ont proposé à des défenseurs de l’industrie de la viande de croiser le fer avec moi. Je reconnais que cinq jours, c’est très peu. Et j’admets sans aucune difficulté que les choses peuvent changer, très rapidement même.

Reste que, pour l’heure, tous ceux qui ont été invités à débattre avec moi ont refusé. Je vous rassure si besoin, je ne suis pas mégalomaniaque au point de penser que je leur fais peur. Tel n’est pas le cas. Je m’interroge pourtant : pourquoi ? Et la première explication qui me vient est qu’il est difficile d’avoir à défendre un tel système contre un adversaire aussi déclaré que complet. Cela vaut ce que cela vaut. Demain mardi, je devrais passer sur la chaîne 5 vers 13h45, dans le cadre d’une émission consacrée à la santé. Et mercredi, si, dans une émission sur le net d’Arrêt sur images, présentée par Guy Birenbaum. Si. On va voir.

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Dans le cochon, tout est…
4 octobre 2009, 12:43
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J’ai hésité, pour le titre. J’ai failli écrire : « Dans le cochon, tout est con ». Mais tous les éleveurs ne le sont pas. Et l’animal lui-même est un être que je place haut dans la liste de mes préférences. Je me suis donc abstenu. Il n’empêche que cela ne tourne vraiment pas rond dans l’univers du porc. Je rappelle dans mon livre les crises récurrentes de surproduction qui n’apprennent jamais rien à personne.

Cela continue. Premier acte porcin : « Le marché européen est excédentaire et faute de suffisamment de ventes à l’export, tous les marchés intérieurs de l’Union croulent sous le poids de trop-pleins de marchandises difficiles à écouler ». Cette phrase, qui pourrait servir d’emblème à la folie sociale autour de l’élevage industriel, est tiré du quotidien breton Le Télégramme daté du 3 octobre 2009 (ici).

Deuxième acte porcin, ces mots tirés de l’autre quotidien breton, Ouest-France, en date du 29 septembre 2009 : « Le groupe SVA Jean-Rozé investit 15 millions d’euros dans l’abattoir Gatine Viandes à La Guerche-de-Bretagne. “La viande de porc est bon marché et c’est la plus consommée en France” note Dominique Langlois, président du groupe SVA. Ses clients sont le groupement des Mousquetaires (Intermarché, Ecomarché…), des moyennes surfaces et des points de vente de proximité. La capacité de l’abattoir de La Guerche passera de 17 000 à 22 000 porcs par an. Le nouvel outil industriel doit être opérationnel fin juin 2010. 40 emplois seront créés. L’effectif atteindra 340 salariés ».

Ne pas chercher d’erreur, car il n’y en a pas. Aucune erreur. Seulement la fuite en avant décrite dans Bidoche. Je n’ose vous souhaiter bon appétit, bien que nous soyons dimanche, et qu’il soit 12h43.

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La Chine imaginaire de Martin Wolf
30 septembre 2009, 18:12
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Connaissez-vous Martin Wolf ? Pas sûr. C’est un éditorialiste économique, très connu en Grande-Bretagne, où il officie dans le quotidien quasi-officiel du capitalisme appelé Financial Times, FT pour les amis, dont je ne suis pas. Wolf vient de publier une tribune traduite en français (ici). Que dit-il ? À côté de considérations disons macroéconomiques, il appelle la Chine à enfin consommer vraiment.

Car, oui, la Chine consacre beaucoup trop de sa formidable richesse à la constitution de réserves financières et à des investissements à l’étranger. Or, et je résume là le point de vue de Wolf sans lui demander son avis, c’est con. Et dangereux pour l’équilibre du monde et son économie générale. Je cite, en me pinçant le nez : « Il est en effet important de comprendre à quel point l’économie chinoise est aujourd’hui déséquilibrée : en 2007, la consommation individuelle représentait tout juste 35 % du PIB. Dans le même temps, grâce à son excédent des opérations courantes, la Chine investissait 11 % du PIB dans des avoirs étrangers à faible rendement. Songez à la pauvreté dans laquelle vivent encore des centaines de millions de Chinois, et que ce transfert net de ressources à l’étranger équivalait à un tiers de la consommation individuelle. C’est là une situation indéfendable ».

Vous êtes encore là ? Bravo. Wolf souhaite donc que la Chine consomme et bouffe davantage. Il y a toujours quelque chose de fascinant à regarder penser un homme à l’intérieur de la bulle qu’il a imaginée. Wolf n’a visiblement aucune idée de la crise écologique qui secoue la Chine. Il ne sait pas – pauvre homme – que la demande de viande chinoise, qui explose, menace autrement le monde. Je ne détaille pas, car je le fais dans mon livre (pas mal joué, hein ?).

Deux mots tout de même sur la Chine. Dans ce pays peuplé de 1,4 milliard d’habitants, l’industrie de la viande représente déjà le quart de la production mondiale. Déjà. Le cheptel porcin comptait 481,9 millions de têtes en 2005, soit trois fois la totalité du cheptel européen et la moitié du cheptel mondial. À quoi il fallait ajouter  5,2 milliards de volailles et 366 millions de moutons et de chèvres. L’élevage bovin reste lui « en retard », avec « seulement » 138 millions de têtes. Mais tout s’industrialise à grande vitesse. Les anciennes régions périphériques, comme la Mongolie-Intérieure, le Xinjiang, le Qinghai, le Tibet, sont désormais concurrencées par des contrées plus proches des centres urbains consommateurs, comme le Henan, le Shandong, le Hebei.

Qui nourrira demain les Chinois ? Qui nourrira cet infernal cheptel chinois en augmentation perpétuelle ? Sur quelles terres ? Avec quelles céréales ? Martin Wolf s’en fout, car il ne sait strictement rien de ce que je viens d’écrire. Lui, c’est l’économie. Pour le reste, guichet suivant. Martin, tu es un brave.

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Pourquoi j’ai voulu ce livre
28 septembre 2009, 08:17
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Je suis né pour ma part dans le sous-prolétariat urbain de la banlieue parisienne. Ce n’est pas un lieu rieur. Ce ne fut pas un temps calme. Il m’arriva plus d’une fois de rêver meilleur destin. Mais qui choisit ? Il reste que, dans les meilleures années de cette époque engloutie à jamais, ma mère préparait le dimanche midi un roast-beef, un rosbif farci à l’ail qui déclenchait chez nous tous, les enfants de cette pauvre nichée, une émeute de papilles.

Un repas peut-il rendre heureux ? Oui. Un morceau de viande peut-il faire croire, le temps d’une tablée familiale, que tout va bien, que tout va mieux ? Oui. J’ai mangé beaucoup de viande. J’ai pris un grand plaisir à mastiquer, à partager avec les miens ce qui était davantage qu’un mets. Je suis mieux placé que d’autres pour comprendre que manger de la viande est un acte social majeur. Un comportement. Une manière de se situer par rapport au passé maudit de l’humanité, et de défier le sort promis par l’avenir.

Je crois savoir ce que manger veut dire. Mais je dois ajouter que, chemin faisant, j’ai changé d’avis et de goût. Modifier ses habitudes est l’une des vraies grandes libertés qui nous sont laissées. Je l’ai fait. Derrière la viande, peu à peu, les morceaux, hauts et bas, se sont reformés, comme dans les dessins animés de mon enfance, qui ignorent tout de la logique triviale de la vie ordinaire.

Derrière une côte de bœuf, j’ai fini par voir un bœuf. Derrière un gigot, un agneau. Derrière un jambon, un cochon. On peut parler d’un choc, immense et lent. L’histoire que je vais vous raconter n’est pas simple, et j’en suis le premier désolé. Elle peut d’autant plus paraître compliquée qu’elle l’est en réalité. Mais ce n’était pas une raison pour faire un livre pesant. Celui-ci ne devrait pas l’être. On y verra beaucoup d’hommes en action, prenant en notre nom des décisions plus ou moins réfléchies. Avec des conséquences majeures que la plupart ignorent.

Cela explique les tours, détours, ruses et contorsions d’une affaire profonde, qui nous concerne tous. Ce livre sur la viande commande du temps, et de la réflexion. Peut-être est-ce une mauvaise idée de le signaler d’entrée, à l’heure d’Internet et du zapping tous azimuts. Mais c’est ainsi. Au moins ne serez-vous pas trompé sur la marchandise. Il reste que cet ouvrage peut aussi se lire pour ce qu’il est : une formidable aventure aux conséquences inouïes. Où rien n’était inévitable. Où tout aurait dû être pesé. Ou tout aurait pu être contrebalancé. Une histoire pleine de bruit et de fureur, emplie jusqu’à déborder de qualités qui sont souvent de pénibles défauts. Laissez-vous porter par cette vague venue des temps les plus anciens, et posez-vous les bonnes questions, qui vous rendront fiers d’être des humains dignes du mot.

Comment des animaux aussi sacrés que le taureau Hap de la plus haute Antiquité sont-ils devenus des morceaux, des choses, des marchandises ? Pourquoi des techniciens inventent-ils chaque jour, en notre nom, de nouvelles méthodes pour « fabriquer » de la « matière » à partir d’êtres vivants et sensibles ? Pourquoi leurs laboratoires sont-il aussi anonymes que secrets ? Pourquoi l’industrie de la bidoche est-elle dotée d’une puissance qui cloue le bec de ses rares critiques ? À la suite de quelle rupture mentale a-t-on accepté la barbarie de l’élevage industriel ? Pour quelle raison folle laisse-t-on la consommation effrénée de ce produit plein d’antibiotiques et d’hormones menacer la santé humaine, détruire les forêts tropicales, aggraver dans des proportions étonnantes la si grave crise climatique en cours ?

Qui est responsable ? Et y a-t-il des coupables ? La réponse n’a rien d’évident, mais elle existe, dans les deux cas. Ce livre vous convie à une plongée dont vous ne sortirez pas indemne. À la condition de le lire pour de vrai, vous ferez ensuite partie d’une tribu en expansion, mais qui demeure on ne peut plus minoritaire. La tribu de ceux qui savent. Et peut-être même rejoindrez-vous celle qui ne veut plus. A-t-on le droit de se révolter ? On en a en tout cas le devoir.

Je mange encore de la viande. De moins en moins, et désormais si peu que j’entrevois le moment où je cesserai peut-être de le faire. Je ne suis pas un exemple. Je suis exactement comme vous. J’espère en tout cas que nous nous ressemblons assez pour que le dialogue commence. Mais avant cela, il fallait vous faire découvrir le tumulte des relations que nous entretenons avec notre sainte bidoche. Si ce livre devait servir à quelque chose, il me plairait qu’il permette à ses lecteurs de se demander ce qu’ils mangent. Et pourquoi. Et comment.

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